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Toxicomanie,
       ou

Le dernier bastion de l’obscurantisme humaniste du siècle dernier.


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Dans la tradition judéo chrétienne, s'est inscrite la charité, l'empathie. Avec Saint Vincent de Paul, c'est devenu une institution. Puis la charité s'est aussi appellée humanisme, le sens de l'autre. C'est de ces tendances "vers l'autre" que ce sont inspirées au cours des siècles, les différentes organisations des sociétés, puis la justice, les lois. Pourtant certaines de ces lois qui avaient pour but de protéger, ont en fait l'effet contraire. Les lois vieillissent et ne tiennent pas toujours compte des nouvelles connaissance scientifiques, et des effets pervers qu'elles ont suscité. Ainsi cette question de "la toxicomanie" échappe aujourd'hui à la raison, à une saine éthique, par la cécité de ceux qui font les lois. Il y a de l'obscurantisme , une obstination meurtrière à croire que " l'interdit", "la prohibition", peut encore résoudre cette question.

Préambule

Le but de ce texte est d'apporter au lecteur une information de meilleure qualité concernant la toxicomanie à l'héroïne et de renouveler le dialogue à ce sujet.
Pour cela, je vais évoquer les émotions ressenties pendant cinq années de travail, en espérant vous les faire partager et parvenir peut-être à semer un peu de doute rafraîchissant sur une montagne d’ idées reçues.

Pour ceux qui voudraient continuer la discussion ;
mon adresse e mail : luc.marchal@rians.org
J’ai ouvert :

--Un site Web : http://www.rians.org

En Guise de Préface
Ces quelques lignes publiées par
Antonin Artaud
en 1927

Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con.
La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l'inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes ; c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun.
Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d'action contre ce fait de conscience: à savoir, que, plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur.
Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale qu'il peut honnêtement supporter.

PS Le texte intégral d'antonin Artaud est présenté à la fin

 


J'ai travaillé pendant cinq années auprès de toxicomanes. Le monde des soignants en toxicomanie m'était apparu comme un monde de mensonges. Et c'est cela que j'ai fui, en faisant des petits dessins, au cours de ces réunions très sérieuses et interminables, où nous étions censés élaborer une pensée constructive. J'ai repris ces petits dessins et j'en ai fait des tableaux, ou des graphismes sur papier.
Mais cette expérience auprès des toxicomanes a laissé en moi des traces indélébiles. Aujourd'hui, cette période reste très présente, et il m’est devenu indispensable de vous la faire partager.
Je crois savoir, que pour mieux se faire comprendre, il est important de se présenter et ainsi de situer le point de vue à partir duquel on s'exprime.
Je suis né au Maroc en 1951. Notre famille en est partie en 1960. Peu de temps après, je découvrais que celui que j'appelais mon père, ne l'était pas.
« L'omission », de mes parents, fut pour moi un mensonge difficile à supporter. « Mensonge difficile à supporter » est ce qui a formé mon caractère. Si j'évoque cet aspect de mon histoire c'est pour faire comprendre que le « mensonge difficile à supporter » me pousse à rechercher la vérité. En effet je ne supporte pas le mensonge, les approximations, les non-dits, les omissions.
Après un bac technique, j'ai fait des études d'assistant social. À vingt ans je faisais partie de ceux qui croyaient sauver le monde. En 1980 j'organisais avec deux collègues de travail un voyage au Niger pour sept handicapés physique. Licencié à la suite d'une action syndicale, j'ai quitté le travail social pour devenir exploitant agricole en apiculture. Après dix années de dur travail avec les abeilles je suis revenu vers le travail social.
C'est à ce moment-là que j'ai commencé à découvrir le monde des toxicomanes.

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Première expérience
J’ai travaillé pour la première fois auprès de toxicomanes à l’héroïne, en 1989, dans une petite structure « post-cure »qui s’appelait « vivre avec » et qui avait une capacité d’accueil de huit toxicomanes.
Ils devaient avoir fait un sevrage préalable de quelques jours en structure hospitalière.
J’ai commencé à faire connaissance avec cette population, dont le principal caractère est quelle n’était pas homogène. J'écris population, car le monde de la toxicomanie m'était alors complètement étranger et même me faisait peur. Pour moi les toxicomanes étaient des gens qui avaient besoin d'aide et il fallait qu'ils parviennent à se sevrer.

Dès le premier jour de travail, pour prendre contact avec les gars qui étaient là, j'allais balader avec eux à tour de rôle. J'étais sensé guider. Pourtant, ce sont eux qui m'emmenaient là où ils voulaient. Au retour en discutant avec les autres éducateurs, je m'apercevais qu’ils m’avaient fait faire le tour des lieux où ils pouvaient rencontrer des dealers connus ou certains de leurs amis. Comme c'était prévisible, je m'étais laissé manipuler. Évidemment, je me faisais engueuler par la directrice. C'est nous qui devions « mettre du cadre ».
Ils m'ont fait faire à peu près ce qu’ils voulaient pendant encore quelques semaines.
Avec « manipulation » nous avons un des mots clés qui définit un des aspects des représentations qu'ont la plupart des gens sur les toxicomanes.

Le sevrage leur était dur à supporter, et il était très difficile de résister à leur désir de retrouver du produit. Souvent, le soir en rentrant chez moi, j'étais envahi par des pensées contradictoires. Il me paraissait incompréhensible qu'on puisse, à ce point, avoir besoin d'un produit.

Au cours des entretiens que j'ai eus avec eux, je me suis aperçu qu'ils avaient peu de points communs ; age, milieu social, niveau d’instruction variable.
Ils avaient des histoires familiales perturbées de différentes manières.

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Deal
Tous avaient eu un jour un « ami » toxicomane qui les avaient fait « toucher » une fois gratuitement et qui ensuite avait réclamé de plus en plus d’argent à chaque dose. Parmi les moyens qui existent pour se procurer une dose d'héroïne, le plus simple consiste pour un toxicomane, à convaincre un ami d'essayer pour la première fois. Cet « ami », procure l'argent pour acheter une dose. Cette dose d'héroïne est mélangée avec autre chose et coupée pour faire deux doses dont une servira au futur initié.Ils font ainsi accéder à la dépendance un « ami »qui en fin de compte leur paie l’héroïne dont ils ne peuvent se passer .C’est à peu de choses près ce que tous racontaient de leur histoire. J'ai insisté sur le mot « ami », car c'est je crois un des aspects les plus lamentables de ce commerce illicite qui conduit des personnes , parce qu'elles n'ont plus d'autres solutions, à mettre leurs propres amis dans la même « merde » où ils se sont fourrés. À cette époque j'étais assez en colère contre cette façon de faire, mais nous y reviendrons plus tard, car ma façon de voir les choses s'est transformée avec le temps.

Manque
Pour les aider à dépasser le malaise qui suit le sevrage, nous utilisions tout ce qui était à notre portée : entretien, discussion, aide à la gestion du quotidien, cuisine, ménage, escalade, balade en montagne, etc. Pourtant les relations étaient en permanence sous tendues par le besoin de « quelque chose d’autre». La plus part du temps, cette tension trouvait son aboutissement par la recherche et l’accès à un produit « calmant ».
On parlait« entre soignant »de manque psychologique.C’était le concept raccourci qui répondait à cette inconnue qu’est la toxicomanie.

Souvent il m’est arrivé après une bonne journée pleine d’émotion et de fatigue saine, de me retrouver avec un groupe sujet à un mal être profond. Les séjours se terminaient inlassablement par la fugue, la reprise d’un produit et, ou l’exclusion. Tous, ou presque avaient déjà vécu ces expériences d’échecs .Il y avait, parmi ces toxicomanes, des personnes qui relevaient d’un traitement psychiatrique, notamment au sens d’une médication contenante .Nous étions constamment mis en situation d’échec, tiraillé parfois entre le désir de leur donner « le produit »qui les comblerait et l’environnement légal, fait de prohibition, qui nous l’interdisait.

L'héroïne n'était pas le seul produit utilisé. En guise de remplacement de l'héroïne, les toxicomanes utilisaient des médicaments à base de codéine,des hypnotiques comme les benzodiazépines, l'alcool, certains avaient utilisé des colles.
Je me souviens de l'un d'entre eux qui avaient utilisé l'éther. D'après la directrice et le psychiatre qu'il rencontrait, il avait un discours délirant qui devait nous inciter à beaucoup de précaution. Je l'écoutais longuement me raconter qu'il avait vu « la grande lumière blanche » et qu'il avait pu lire « le livre ». Il ne se lassait pas de raconter son expérience, à la manière des grands mystiques. Son discours était très proche aussi, de ce que racontent les personnes qui ont vécu des comas dépassés ou des états de mort apparente.
C’était l’époque de la découverte du Sida, avec toutes les incertitudes qui l’ont jalonnée et les souffrances profondes. Nous vivions au quotidien avec des toxicomanes, séropositifs pour la plupart, et nous ne savions pas grand-chose des modes de contamination. Lors d'une conférence, un grand professeur de l’époque, annonçait à la fois, qu'il n'y avait pas de risque de contamination par la salive, mais que pour autant il ne mangerait pas, comme nous, à la même table que les toxicomanes.

Il y eut une période où, dans cette poste cure, tout semblait aller bien. C'était trop simple et cela éveilla mes soupçons. Un événement anodin nous fit découvrir, avec une collègue de travail, qu'un des veilleurs de nuit, apportait tout un tas de médicaments pour le groupe. C’était pour cela que l'ambiance était aussi euphorique.Ce gars avait cédé à cette demande pressante des toxicomanes.Ils exerçaient sur nous une pression très forte, et créaient une ambiance qui nous culpabilisait.Leur donner un produit pouvait sans doute être un grand soulagement. Nous avons tout de même renvoyé ce veilleur chez lui, en attendant, que le lendemain, la directrice s’occupe de ce problème. Depuis plusieurs semaines déjà, j'essayais d'attirer l'attention de l'équipe sur le fait qu'il se passait quelque chose de bizarre. Peu de temps après, nous fumes licenciés. Il m'avait semblé alors, que la directrice n'avait pas pu supporter de se trouver prise en défaut. J'ai appris plus tard que cet établissement avait été fermé par la Ddass, pour cause de malversations financières.
J'ai quitté cette équipe avec un sentiment d'échec et d'incompréhension. J'avais ressenti de très grandes tensions dans toutes ces situations que nous vivions autour de la toxicomanie.


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Rationaliser pour se soulager
L’opposition, entre le désir des toxicomanes, et la législation qui interdit le produit, place les personnes qui entourent les toxicomanes dans une situation difficile. Ces personnes peuvent être la famille, des amis, les soignants, les gens qui réfléchissent à ces questions. Les proches des toxicomanes ont envie de les voir vivre mieux, de les sentir heureux. Dans le même temps, les toxicomanes renvoient à leurs proches que seul un produit peut les satisfaire. Le désir de soulager l'autre est alors confronté à la loi qui l'interdit. Cette situation crée une tension importante à l'intérieur de chaque individu qui aborde cette problématique. D'habitude les situations de tension, poussent l'individu à comprendre, à raisonner. Dans la plupart des cas, la compréhension permet de faire baisser les tensions. Or dans le domaine de la toxicomanie, la tentative de compréhension bute très vite sur quelque chose d'impossible à résoudre par la logique. En effet l'idée qu'un individu ne puisse pas se passer d'un produit est difficile à concevoir. Beaucoup de personnes, qui ont l'habitude de raisonner, sont alors bloquées, mais se sentent obligés de tenir tout de même un raisonnement qui paraisse cohérent avec « l'idée », « l'image » qu'elles ont de ce problème (Si je ne peux concevoir qu'un individu soit dépendant d'un produit, cela doit vouloir dire que ce produit est vraiment très dangereux, et donc qu'il faut l'interdire.). C'est un petit peu comme si l’impossibilité, dans laquelle on se trouve, de rationaliser un phénomène, faisait perdre toute objectivité et toute capacité à entendre autre chose que ce qu'on a eu l'habitude d'entendre.

J'avais appris des toxicomanes qu’ils pouvaient être des personnes extrêmement sensibles, certains avec des difficultés psychologiques qui relevaient presque de la psychiatrie. J'avais vécu, avec les usagers de drogue, une proximité qui m'a permis d'avoir une connaissance de leur quotidien qui n'a rien à voir avec l'expérience des entretien de type « psy » entre quatre murs ; cet établissement avait pour nom : « vivre avec » .
Et pour définir ce que j'y ai ressenti, je devrais dire, que nous pouvions presque « naître avec ».




Deuxième expérience
Plus tard, j’ai intégré une équipe de prévention santé. Cela signifiait, prévention sida et hépatite auprès de toxicomanes par voie intraveineuse. Cette action s'intégrait dans la politique de réduction des risques qui commençaient à être mise en oeuvre en France.
Concrètement il s'agissait de joindre les toxicomanes qui n’allaient pas vers des centres de soins, pour les aider à se prémunir des maladies transmissibles, par l’utilisation de seringues neuves ou stérilisées et l’utilisation de préservatif. À cette époque la France était le dernier pays européen à interdire la vente libre des seringues à insuline.

 

La santé en premier plan
Ici la toxicomanie était une forme de vie et on y pouvait rien.Ce qui prévalait, c’était aider les toxicomanes à rester en bonne santé, tout en ayant des pratiques d’injection qui présentaient des risques de contamination par le Sida. Après le travail en postcure, intégrer cette équipe nécessitait de reconnaître que le principal danger de la toxicomanie n’était pas dans le produit, mais dans les risques de santé que leur faisaient courir cette pratique .J’ai été très vite en plein accord avec cette démarche, qui par ailleurs était recommandée par les instances européennes, alors que les soignants en toxicomanie y étaient très réticents, voir opposés. Nous touchons ici à un des principaux sujets de débat sur la toxicomanie.

Suicidaires ou non ?
Il y a quelques années, il y avait à Paris , des médecins qui avaient décidé d'accepter de prescrire des opiacés à des toxicomanes ; ces médecins ont été poursuivis en justice ; lors de certains débats, on a pu entendre les soignants en toxicomanie être accusés de non-assistance à personne en danger. Jusque-là, en France, on considérait que les toxicomanes avaient des pratiques essentiellement suicidaires et que la prévention santé serait inutile. Or, en analysant ce qui se passait dans les autres pays de la communauté européenne, au regard de l'évolution du sida, on pouvait s'apercevoir que tous les pays, et notamment la Grande-Bretagne, qui avaient une législation moins contraignante vis-à-vis des toxicomanes, avaient une prévalence du VIH de l'ordre de 10 % au lieu de 50 % en France.
Ce constat aurait dû inciter l’administration française à reconnaître que notre législation tuait les toxicomanes.Cela démontrait très clairement, que placés dans des conditions de vie et de législation moins inhumaine, les usagers de drogues étaient capable de prendre en compte leur santé. Des études approfondies et la réalité ont prouvé cela.

Usagers de drogue, des partenaires
Dans cette équipe, pendant un an, j'ai appris le travail de rue dans la ville de Marseille. Ceux, qu'avant j'appelais « les toxicomanes », prenaient aujourd'hui le nom d'usagers de drogue. Pour rejoindre les plus marginalisés d'entre eux, nous avions commencé par nouer des liens de confiance avec quelques-uns, que nous avions connus dans d'autres structures. Ici je devrais dire que la responsable du projet avait déjà démarré le travail de cette façon.
Elle avait déjà recruté un toxicomane, qui, récemment sevré, nous a beaucoup aidé. Il se faisait appeler « Momo ». Il pourrait se reconnaître et ses amis aussi. Je cite son prénom en signe d'hommage à ces toxicomanes qui ont été parmi les premiers à Marseille à essayer d'aider leurs pairs. Nous les avions intégrés dans notre équipe comme bénévoles. Ce sont eux qui nous ont fait connaître petit à petit d'autres usagers de drogue, et les lieux de deal.
C'est bien sûr, sur les lieux de deal, que nous faisions le plus grand nombre de nouvelles rencontres.
Pour les ex usagers de drogue de l’équipe, c'était une démarche délicate. Même s'ils avaient fait un sevrage depuis quelques mois, la proximité journalière avec d'autres toxicomanes non sevrés, les lieux de deal, et donc la proximité avec l'héroïne, leur étaient une sorte de torture.
En postcure, j'avais rencontré des toxicomanes qui avaient encore des liens familiaux, un endroit pour dormir et de quoi manger. En fait, c'était cela qu'ils avaient en commun. En postcure, j'avais cru tout apprendre de la toxicomanie ou presque. Dans la rue, je découvrais un monde complètement différent dont je n'avais pas pu soupçonner l'existence avant. Je rencontrais des personnes qui vivaient dans la rue, qui se shootaient dix fois par jour, qui volaient, qui mangeait rarement, qui couraient toute la journée, de sorte qu'il leur était impossible d'accéder à un centre de soins.

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Histoire de squat
Nous avions décidé de visiter des squats. Nous n'y allions pas seul.
Un toxicomane qui connaissait les lieux nous accompagnait. Chaque fois, nous faisions attention d'entrer doucement dans les lieux. Nous présentions notre action, distribution de seringues, mises à disposition de préservatifs, mise à disposition d'eau distillées. Parfois les lieux étaient vides, alors nous faisions du ménage. Nous essayions de faire en sorte que ces endroits retrouvent un peu d'humanité. On enlevait des détritus, parfois de la merde. Un jour en arrivant dans le squat, il y avait plusieurs personnes. Nous avons commencé à discuter. Après quelques minutes, nous avons aperçu un gars qui était en train de préparer sa seringue et sa dose. Il nous a regardé et nous a demandé si ça ne nous dérangeait pas qu'il fasse son shoot devant nous. Nous lui avons répondu qu'il était chez lui, que c'était à nous de partir pour le laisser tranquille, qu'on ne voulait pas le gêner. On reviendrait plus tard. Que ce toxicomane n'ait pas voulu nous déranger, m'a beaucoup ému. J'en avais la larme à l'oeil. Pour moi cette remarque était pleine de sens. Cela voulait dire que ce gars avait conscience que son acte pourrait être dérangeant pour nous. Il semblait même avoir honte. Pourtant son acte ne nous dérangeait pas. Personnellement, je préférais ne pas le voir dans l'état qui allait suivre. Si j'étais resté, j'aurais eu l'impression d'être voyeuriste. Pour moi, il était clair que je n'avais pas à faire intrusion dans son intimité. Peu de temps après nos visites, les squats furent fermés par la municipalité. Le bruit couru que c'était la direction du centre de soin voisin qui les avait fait fermer. Je commençais à apprendre qu'il y avait des petites guerres entre les différentes équipes de terrains.


Représentations
Dans mon expérience précédente, j'avais rencontré des jeunes qui essayaient tout pour retrouver du produit, rompre avec le cadre qui était établi. Dans la rue, je rencontrais des toxicomanes qui nous respectaient. L'image que j'avais d'eux changeait au fur et à mesure des contacts. C'est quelque chose de difficile à expliquer. Pour ma part, j'avais le sentiment de ne pas avoir une image figée de ce qu'ils étaient. Par contre je savais que l'image qu'en avaient la plupart des gens était très négative : « des voleurs, des menteurs, des personnes violentes, sans respect pour les autres ». Il n'en était rien. Je découvrais petit à petit que les toxicomanes étaient des gens qui, dépendant d'un produit, couraient toute la journée. L'héroïne étant excessivement chère, ils devaient voler pour s'en procurer, ou dealer, ou encore se prostituer. Qu'ils accomplissent ces actes ne voulait pas dire que pour autant on pouvait les identifier à ces mêmes actes. Pour moi, c'est une nuance importante. Qu'ils volent ne faisait pas d’eux des voleurs.
Tous leurs actes étaient motivés par la dépendance dans laquelle ils se trouvaient.

Un îlot d’humanité
Pour mettre en place cette action, le chef de projet avait dû me former, car je ne connaissais rien au travail de rue. Nous marchions beaucoup la nuit dans « des quartiers mal fréquentés ». Elle m'a présenté, un soir, à une équipe qui faisait de la prévention sida auprès des prostituées, mais aussi des travestis.. etc. Ils tenaient des permanences dans un bus. En montant dans le bus, j'eus l'impression d'entrer sur une scène de tournage d'un film. Il y avait là des homosexuels, qui accueillaient des prostituées d'une manière tellement chaleureuse que j'en étais très ému. J'entendais des paroles d'accueil qui prouvait à chaque seconde, qu'il existait ici une humanité de très haut niveau. Pour préciser ce que je veux dire, il faut que vous sachiez que pour moi, ce qui est le plus visible dans le monde que nous vivons, c'est tout ce qui participe à la société de consommation, principalement caractérisée par le mensonge, la tromperie. Là, dans ce bus, l'ambiance était faite d'émotion, de chaleur humaine, d'attention à l'autre, de respect de la différence. Tout autant de manières d'être qu'on ne trouve pas souvent dans la vie courante, et c'est pourquoi j'avais eu l'impression d'être dans un film.

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Le travail dans cette équipe me fit aussi découvrir
Un environnement hostile.
En effet à cette époque les pharmaciens refusaient de vendre des seringues à insuline qui étaient seules utilisées par les toxicomanes. Bien sûr ils avaient quelques excuses. Les toxicomanes faisaient peur à leur clientèle habituelle, étaient toujours pressés. Cependant en excluant les toxicomanes, les pharmaciens s'attiraient des réactions violentes. Nous rendions visite à la plupart des officines pour leur expliquer notre action et leur signaler que le refus de vendre des seringues avait une part importante dans la propagation du sida. Je pourrais dire que j'ai rencontré beaucoup de « cons ». Encore faut-il préciser que pour moi, « le con », l’enfoiré, c'est celui qui s'exprime à partir de ses émotions ou de ses intérêts, en laissant croire ou en ayant l'impression qu'il raisonne. Je dis volontiers aussi, qu'il s'agit de malhonnêteté intellectuelle.
En dehors du travail habituel qui consistait à distribuer des seringues, nous avons cherché à inclure les toxicomanes, que nous rencontrions, dans le système de soins. Pour cela, nous avons rencontré beaucoup de médecins. À l'époque, la plupart d'entre eux refusaient de recevoir « les drogués ». Ils étaient trop difficiles à gérer dans une salle d'attente. Nous essayions de vendre, auprès d’eux, notre marchandise qui était la prévention sida. J'ai rencontré ce que l'on trouve partout dans la société : « le chacun pour soi ». Heureusement, il y avait à Marseille quelques médecins isolés qui accueillaient les usagers de drogue. Ils estimaient que c'était leur devoir. Parmi ceux qui étaient défavorables à cet accueil, rares sont ceux qui ont changé d'avis. Il faut préciser que notre équipe travaillait dans le cadre de l'association « médecins du monde ».
Les médecins de l'association avaient eux-mêmes du mal à convaincre leurs collègues d’accueillir les toxicomanes dans leur salle d’attente. Il y en eu quelques-uns qui changèrent leur position et que nous avons soutenu en faisant de nombreuses recommandations aux toxicomanes que nous envoyions chez eux. « Malgré que vous soyez en manque, malades du sida, sans rien dans le ventre, avec des rages de dents, pressés,... Soyez sages, patients, polis, aimable... etc. ».

Dans cette équipe les relations n'étaient pas simples. En effet, le chef de projet avait été formé dans une équipe qui faisait le même genre de travail auprès de prostituées et leur but principal en dehors de la prévention était le développement d'actions d'auto supports. Dans le cadre de la lutte contre le sida, il s'agissait d'amener ceux qu'on a appelé les groupes à risques, à prendre en charge eux-mêmes leurs actions de prévention.
Pour aller dans ce sens, cela pouvait passer par une étape qui consistait à intégrer, par exemple, des personnes prostituées dans l'équipe de prévention. Ainsi que je l'ai signalé plus haut, notre équipe était formée de salariés dont certains étaient des professionnels du social ou du médical et d'autres d'anciens toxicomanes. Nous étions accompagnés de bénévoles qui pouvaient être des médecins ou encore des toxicomanes actifs. Il y avait au sein de cette équipe des enjeux importants concernant la place de chacun. En effet jusqu'à ce que ce genre d'actions existe, dans le champ de l'intervention auprès des toxicomanes, il y avait d'un côté des soignants formés, de l'autre les soignés. Dans ces équipes nouvelles, être ancien toxicomane équivalait à « une formation ». C'était très intéressant, et j'y ai plus appris que dans n'importe quelle autre équipe. Cependant la proximité du produit (héroïne ou shit) fragilisait les toxicomanes de l'équipe et en a conduit certains à avoir des produits pendant le travail et parfois a en donner à des toxicomanes accueillis. Cette pratique m'a été très difficile à supporter, car si je concevais qu'un toxicomane puisse ne jamais se défaire de sa dépendance, il m’était difficile d'accepter qu'une équipe qui se voulait professionnelle puisse servir de plate-forme à du deal. Ces problèmes étaient mineurs par rapport à l'enjeu principal qui était de développer ces actions de prévention, dont plusieurs pays européens avaient fait la preuve de leur efficacité.

 



Partenaires difficiles
Un autre événement me conduisit à durcir ma position.
Il faut préciser, qu’à part les médecins, dans cette équipe, j'étais le seul à avoir une formation dans le social et à n'avoir eu aucun contact avec les drogues. Je m'entendais relativement bien avec l'équipe, jusqu'à ce que les anciens toxicomanes, qui en faisaient partie, nous fassent partager, un jour d’anniversaire, un gâteau au shit, sans me prévenir de ce qu'il contenait. Notre permanence se terminait vers minuit et je fis les 50 Km qui me séparaient de mon domicile dans un état comateux qui aurait pu me causer un accident. Cette mauvaise blague ne pût jamais être abordée et discutée sérieusement en réunion. Loin de moi l'idée de jeter l'opprobre sur cette équipe, car cet événement mineur ne le justifierait pas. Par contre,il me semble intéressant d'analyser ce qui s'est passé. On pourrait en rester à l'idée « d'une mauvaise blague ». Si l'on se souvient que les toxicomanes, par nécessité, sont souvent les premiers à dealer de l'héroïne, on peut se demander s'il ne s'agit que d'une nécessité.
Car en effet, c'est une pratique courante dans ce milieu, que de faire goûter à l'autre le produit que l'on apprécie soi-même. C'est aussi une constante de l'humanité, cette façon dont les modèles de comportement sont transmis aux générations futures, qu'ils aient été ou non reconnus comme bénéfiques. Il me semble donc que cette pratique n'est pas propre aux toxicomanes, mais qu'elle révèle la profonde difficulté qu'il y a à se défaire des comportements qui ont initié notre développement individuel. Je traduis volontiers cela de la manière suivante : « changer est trop difficile, aussi, reproduire un comportement, ou le faire reproduire, représente une grande économie psychique qui semble faciliter la vie ». Autrement dit encore, « si je suis toxicomane, il m'est peut-être plus facile d'accepter que je le sois, si je peux faire en sorte que d'autres le deviennent, de la même façon que je le suis devenu moi-même ». Je dois, ici, insister sur le fait qu'il ne s'agit pas d'un raisonnement conscient. Je reconnais qu'il m'est arrivé, dans d'autres domaines, d'agir de la même façon. Je veux parler de situations que j'ai vécues et que je me suis vu reproduire à mon insu. Ainsi je me souviens, qu'étant enfant, ma mère m'obligeait, lorsque je buvais du lait, à avaler la peau qui s'était formée à la surface. Vous savez cette peau qui vient couvrir le lait quand on vient de le réchauffer et qui est si désagréable à avaler. Quand j'ai été « père » je me suis vu,à mon tour, obliger ma fille à avaler cette peau. Il m'a fallu beaucoup d'énergie pour modifier ce comportement idiot. Peut-être pourrez vous reconnaître que cela vous est arrivé aussi. Certains « travers » que l'on reproche beaucoup aux toxicomanes ne sont en fait que les modèles les plus courants de réaction de l'individu.
L'ambiance de désapprobation envers les toxicomanes conduit à faire de la toxicomanie un système de vie complètement différent du notre alors qu'il me paraît être tout à fait conforme au contraire. S’il est bien quelque chose que l'on pourrait reprocher à « la consommation de produits » c'est que justement, elle n'apporte rien de nouveau à l'humanité.

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Médicaments drogues
Ce travail de prévention dans la rue, nous laissait démunis devant de nombreuses situations d'urgence. Beaucoup d'usagers de drogue venaient à nos permanences dans le bus dans un état de santé très dégradée. Certains usagers de drogue qui ne parviennent plus à se procurer de l'héroïne, utilisent en remplacement des médicaments à base de codéine, des calmants, l'alcool. Souvent, ils mélangent plusieurs produits pour obtenir l'effet qui leur convient. Ainsi, j'en ai connu qui avalaient six à dix boîtes de « néocodions » par jour où plusieurs boîtes de « Rohypnol ». Parfois ils diluaient certains médicaments et parvenaient à se les injecter.
Mais comme ces produits n'étaient pas faits pour cela, il en découlait souvent des problèmes médicaux. Je racontais ces histoires à des amis qui trouvèrent assez choquant que les usagers de drogues puissent se procurer facilement autant de médicaments. « Les médecins devraient être plus sérieux ». Je leur expliquais que les toxicomanes étaient capables d'aller voir plusieurs médecins tous les jours, de falsifier les ordonnances et qu'il était difficile de faire des lois qui soient incontournables. D'ailleurs,quand ils ne trouvaient pas ce qu'ils voulaient auprès des médecins, ils pouvaient acheter des médicaments dans la rue, et notamment auprès des personnes âgées démunies qui revendent, au marché noir, les médicaments qui leurs ont été prescrits.Certaines personnes âgées se constituent ainsi une petite « retraite complémentaire ». Tous ces médicaments consommés de manière abusive étaient la source de nombreux problèmes médicaux parfois assez graves.

Exclus de l’eau
Il y a eu des époques où les rassemblements de toxicomanes faisaient peur aux autorités. Certaines municipalités s'étant aperçues que ces rassemblements avaient lieu autour des points d'eau, firent supprimer les fontaines publiques. Certains usagers de drogue n'avaient alors que l'eau des caniveaux pour faire leur mélange. C'est sans doute ce qui a été la cause de ces épidémies d'hépatite et de bien des accidents d'injection.

 


Equipe/névrose
Dans le travail quotidien, nous étions confrontés sans cesse a des demandes auxquelles nous ne pouvions répondre.Cette absence de solutions était difficile à supporter, d'autant qu'il s'ajoutait à cette situation des problèmes de relations dans l'équipe. Pour la petite histoire, il y avait, avec nous, un ancien toxicomane qui était à la fois le chauffeur du bus et la personne chargée de l’accueil. Je le remplaçais à la conduite du bus quand il était en congé. Ce simple fait anodin, (de le remplacer) semblait avoir déclenché chez lui des réactions d'agressivité à mon égard, alors qu'il y avait eu des moments où l'on avait une relation correcte de partage du travail et des informations. Un jour, j'appris que sa mère était assistante sociale. Je compris plus tard qu'il avait transféré sur moi, toute l'agressivité qu'il aurait aimé adresser à sa mère, à cause de l'incapacité, dans laquelle elle s'était trouvée, de le soigner, lorsque lui-même était toxicomane. J'étais moi-même en tant qu'assistant social très souvent dans l'incapacité de résoudre tous les problèmes dont les usagers nous chargeaient.De ce fait je me trouvais dans la situation qui avait été celle de sa mère pendant quelques années.La responsable associative du projet était une psychiatre, elle avait mis en place les conditions théoriques pour résoudre un problème de ce genre. Nous avions, une fois par mois, une réunion animée par une psychanalyste. Jamais nous n'avons pu décrypter, avec elle, cette histoire. Il me faut dire aussi, que le shit était fumé abondamment dans toutes les réunions que nous avions et j'avais bien l'impression que cela ne facilitait pas le dialogue. Tout questionnement était vécu comme une attaque personnelle.
Agacé par ces tiraillement, je décidais de rejoindre une autre équipe de « médecins du monde » qui se préparait à ouvrir un centre de soins pour toxicomanes avec prescription de méthadone.

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Troisième expérience
Après les deux expériences précédentes il était devenu évident pour moi que le soin aux toxicomanes ne pouvait que passer par la substitution, c'est-à-dire la prescription d'un médicament de remplacement de l'héroïne. Cette substitution, était le seul moyen d'arrêter cette course infernale auxquelles étaient contraints les usagers de drogue. Arrêter cette course infernale, c'était la condition pour qu'ils puissent prendre en compte leur santé.


Trop humain, mal humain
Sous l'impulsion des fortes recommandations de la communauté européenne, la France s'engageait dans une forme de soin qui était depuis longtemps refusée par les soignants en toxicomanie. Pour vous permettre de mesurer à la fois le retard qu’avait pris la France et la nature meurtrière de cette philosophie de soins qui imprégnaient le monde des soignants, il faut savoir que la substitution à la méthadone était déjà utilisée en Suisse et aux États-Unis depuis plus de trente ans, ainsi qu'en Angleterre, en Italie, en Espagne. En France il n'y a avait qu'un programme expérimental qui tentait vainement de reproduire les expériences faites en Suisse et aux États-Unis. Expériences qui montrait très clairement que la substitution à la méthadone améliorait beaucoup la situation sociale et sanitaire des usagers de drogue. J'insiste sur ce retard, non pas pour mettre en cause les chercheurs ou les institutions, mais parce qu'ils révèlent la forte influence d'une sorte de très haute philosophie de l'humain.

 

L’héroïne, d’abord un médicament
En entrant dans cette équipe de soin, il m'était paru nécessaire de m'informer sur l'histoire de la méthadone, de l'héroïne, etc... Ainsi j'appris que l'héroïne avait été découverte en 1874 à l'époque où ont cherchait notamment des calmants pour la toux des tuberculeux. Les chercheurs s'étaient aperçus que cette nouvelle molécule pouvait calmer, à faible dose, les états de manque des opiomanes. Plus tard, il s'averra, que détournée de son usage, l'héroïne pouvait induire une grande dépendance. En France son usage thérapeutique ne fut interdit qu'en 1962, tandis qu’elle ne fut supprimée de la pharmacopée qu'en 1971.
Il est absolument étonnant le décalage qui existe entre la croyance populaire qui considère l'héroïne comme un dangereux toxique, les philosophes qui la tiennent pour une sorte de prison de l'âme et la réalité, qui pourrait nous faire voir, simplement, un médicament pas forcément dangereux pour la santé mais qui pose quelques problèmes lorsqu'il est détourné de son usage. Je suis un petit peu ironique quand j'écris « quelques problèmes », car en fait ce qui est visé par toutes les législations, dans le monde, c'est la dépendance. Or le phénomène de dépendance, isolé de l'environnement, n'est pas un problème de santé ; lorsque que le produit est à disposition, il ne pose pas de problème social non plus. Ce qui semble inacceptable, pour la communauté humaine, c'est cette dépendance, qui n'est en fait qu'un problème philosophique.


Est-ce bien raisonnable, même au nom d'une si belle philosophie de l'humain, d'empêcher des individus d'accéder aux produits qu'ils recherchent, quand la mort de ces individus est le principal résultat de cette philosophie ?

Enfin un produit
C'est donc avec ces nouvelles connaissances, que j'abordais mon nouveau travail. J'avais aussi en tête, ces demandes désespérées des usagers de drogue de la rue, qui tous les jours nous tendaient la main pour trouver des solutions. J'espérais de tout coeur que nous allions former une équipe qui entendrait ces demandes. Le directeur comptait beaucoup sur moi car j'étais le seul de l'équipe à avoir travaillé avec des usagers de drogue. J'étais le seul aussi, à en connaître beaucoup, et à pouvoir, pensait-il, les faire venir au centre de soins. Notre médecin faisant ses premières armes dans ce domaine, nous avons démarré doucement. J'étais plutôt satisfait du travail que nous faisions. Ils arrivaient au centre avec de nombreux problèmes. Tout d'abord la prise d’héroïne qu'il fallait arrêter la veille de la première prescription de méthadone. Ensuite, venait en urgence leur situation de santé. Près de 80 % étaient séropositifs et beaucoup étaient porteurs de l'hépatite C. Pour la plupart, ils n'avaient pas fait de bilan médical depuis longtemps. Nous étions tous sollicités. Le médecin commençait par dégrossir la situation sur le plan de la santé, les infirmiers faisaient le tour de tous les bobos qui étaient de leurs compétences, en même temps il fallait rapidement mettre à jour la situation sociale pour qu'ils aient de nouveau une assurance-maladie, un revenu minimum et pouvoir ainsi continuer les bilans de santé qui, souvent, devaient se poursuivre à l’hôpital. Certains vivaient en famille, souvent avec leurs mères seules, parfois ils venaient de la rue.
Les premières semaines furent bénéfiques pour toutes les questions urgentes. Le voile des urgences de santé se leva, et nous avons commencé à buter sur les aspects moins visibles de l'usage de drogues.
Tout d'abord, les usagers durent accepter l'absence d'effet psychotrope de la méthadone. En effet la méthadone n'a pas d'actions sur l'humeur. Au fil des jours qui passaient, cela devenait de plus en plus difficile. Et oui ! Un opiacé d'accord mais sans le plaisir (sans le flash successif au shoot).
C'est à ce prix que notre société, dont on oublie parfois qu'elle a des racines profondément ancrées dans la tradition judéo-chrétienne (vous savez ?culpabilité, souffrance rédemptrice,etc.), avait fini par accepter une partie de la demande des toxicomanes.
Ensuite nous découvrions les difficultés relationnelles propres à chacun d'entre eux. À l'origine, il y avait des événements qui pouvaient être ; l'inceste, le décès en bas âge de l'aîné de la fratrie, la violence d'un des parents, l'abandon. Parfois les difficultés relationnelles n'avaient pas d'origines aussi apparentes.

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Natacha
Dans nos réunions nous étions assaillis de questions complexes, médicales, sanitaires, sociales, philosophiques, psychologiques, psychanalytiques. Une fois les usagers relativement stabilisés par la méthadone, il semblait que tous les problèmes réapparaissaient. Par exemple, si on avait travaillé plusieurs semaines pour trouver un foyer à telle jeune femme, en quelques jours son admission pouvait être remise en cause par des événements qui pouvaient paraître anodin. C'est arrivé à une jeune femme qui ne supportait pas l'obscurité. Elle avait besoin d'une lumière pour dormir, un peu comme le demande certains enfants. Faire accepter, à l'équipe du foyer, l'idée qu'il était important que cette jeune femme ait simplement une veilleuse éclairée la nuit, était un problème quasiment insoluble. Cette jeune femme avait été victime de viol incestueux. Elle racontait que ces traumatismes répétés se passaient toujours la nuit, dans le noir, et c'est pourquoi elle ne supportait pas l'obscurité. Il fallut de nombreuses heures de négociations à l'éducatrice qui s'occupait d'elle, pour parvenir au maintien de sa prise en charge en foyer. Cela se passait en 1995 et les acteurs sociaux en général étaient très réticents à l'abord des usagers de drogue. J'ai utilisé cet exemple caricatural car il est un indicateur de la force des représentations négatives dont les usagers de drogue pouvaient être victimes. Cependant, malgré eux, les usagers ne facilitaient pas les choses. Souvent lorsqu'une difficulté était surmontée, d'autres apparaissaient. Et l'on revenait au point de départ. Cela me faisait penser à une sorte de névrose d'échec, un peu comme si toutes les galères passées ne voulaient pas disparaître. Le moindre accroc à la vie quotidienne justifiait souvent un retour à l'héroïne. Mais comment résister à une dépendance aussi violente quand l'avenir est obscurci par les nombreuses blessures de l'enfance, de la maladie, de l'exclusion.
Mentir pour être
Pour accéder au centre de soins il leur fallait dire qu'ils souhaitaient arrêter l’héroïne. Ils avaient très vite compris que c'était ce que nous attendions. Quand ils semblaient ne pas le savoir, en ce qui me concerne, je le leur suggérais. Lors des entretiens ils finissaient tous par dire qu'ils voulaient arrêter l'héroïne, ce qui n'était jamais vrai. La plupart n'avaient jamais été aussi bien qu'avec ce produit dans le corps. Ils voulaient seulement cesser d'être écrasés comme dans un étau entre le besoin et l'interdiction.

En quelques semaines, la limite de capacité d'accueil du centre était atteinte. L'équipe voulait parfaire le travail commencé. Il était hors de question de n'être que « des dealers en blouse blanches ». C'était l'expression consacrée pour rappeler que le gouvernement avait accepté ces programmes de substitution, à condition qu'ils soient assortis de soutien psychologique et socio-éducatif. Était-ce vraiment le gouvernement ou la pression des associations de soins aux toxicomanes ? Je dois reconnaître que les comptes-rendus des expériences de substitution à la méthadone, aux États-Unis depuis trente ans, insistaient sur le fait que les prescriptions de méthadone donnaient de meilleurs résultats quand les usagers bénéficiaient d'un soutien de qualité.
Le directeur n'avait de cesse d'insister sur l'obligation des entretiens associés à la substitution. Nous devions absolument rencontrer régulièrement les usagers que nous avions en charge, pour des pseudo entretiens psychothérapique. « Pseudo » car ni l'éducatrice, ni les infirmiers, ni moi-même, n'avions de formation spécifique dans ce domaine.D’ailleurs, en France, la plupart des psychologues et des psychiatres n’ont pas, eux non plus de formation de psychothérapeute. Pour parvenir au but fixé, où pour jouer le jeu, on utilisait tous les registres possibles, de la séduction à l’injonction, voire à la coercition.

Pierre
J'ai eu à soutenir de nombreux usagers de drogue pendant plusieurs mois. L’un d'entre eux, qui, dès les premières semaines sous méthadone, avaient bénéficié d'un mieux-être étonnant, tomba par la suite dans un état dépressif qui alla en s’aggravant. L’équipe était très inquiète. Nous avons essayé tous les moyens pour le soutenir, mais rien n'accrochait. Il nous présentait « une surface psychologique lisse», sur laquelle aucun d'entre nous n'avait de prise. Nous sommes tous resté démunis. Il avait sombré petit à petit dans l'alcoolisme. Il se suicida un jour en prenant une très forte dose de neuroleptiques associée à de l'alcool. A la suite de ce drame nous avons été tentés d'incriminer la méthadone, notamment pour ce qu'elle n'apporte pas d'effet euphorisant. Je crois que la vie d'exclusion, dans laquelle avait été confiné cet usager, avait détruit en lui toute énergie positive et tout espoir qu'un avenir se dégage peu à peu pour lui. Cela pouvait être aussi ma faute. Comme le reste de l'équipe, j'étais très peu formé pour prétendre à mener ces soi-disant entretiens thérapeutiques. Un sens extrême de l'honnêteté aurait pu justifier que je refuse de telles responsabilités. Heureusement pour ma conscience, il y avait aussi dans l'équipe un psychiatre et une psychanalyste bénévole. Je n'étais pas seul dans cette prise en charge, je n'étais pas seul dans cet échec.

Chef Paul, l’infirmier
Le fossé se creusait de plus en plus entre ce que j'avais espéré pour les toxicomanes de la rue, que j'avais rencontré dans l'équipe précédente, et ce que cette nouvelle équipe m'obligeait à faire. Je croyais à des résultats quasi immédiats pour tout ce qui était urgent, mais nous étions peu armés pour le travail de fond qui resterait. Nous étions convenus, un peu contraints forcés, que l'éducatrice, l’assistant social, les infirmiers, assumerait des tâches similaires. En tant qu'assistant social, je devais les aider, voir les former au travail social, tandis que je devais participer à la délivrance de méthadone. Les infirmiers avaient tendance à s'enfermer dans une gestion obsessionnellement rigoureuse de la méthadone. Il faut reconnaître, que la méthadone bénéficiait de l'« aura » plutôt négative dont bénéficient, en France, l'ensemble des opiacés. Elle était considérée comme un produit dangereux et ils en étaient les gardiens attitrés.
« Gestion obsessionnelle » se traduisait par un accueil assez rigide, une sorte d'interrogatoire journalier et intrusif qui donnait souvent lieu à une explosion verbale de l'usager de drogues, voir à des débuts de violences.
L'équipe m'avait fait la réputation de quelqu'un qui savait gérer ces accidents. Ainsi, chaque fois, on m'appelait au secours, je calmais le jeu en cours et régulièrement les infirmiers sortaient de l'expérience profondément blessés dans leur amour propre, tandis que je pouvais « me pavaner » avec un ego d'autant plus flatté.
En fait, ces histoires ne me plaisaient pas du tout, car cela envenimait des relations qui commençaient à être tendues du fait du décalage qu'il y avait entre mon expérience de la rue et le désir du reste de l'équipe de s'investir dans un travail de fond. Ce travail touchant au relationnel et au psychologique leur paraissait extrêmement valorisant, alors que délivrer simplement un produit équivalait dans leur esprit à l’action de « dealer ».Ils s’identifiaient au psychologue sauveur, tandis qu’ils rejetaient toute possibilité de confusion avec « le dealer ».C’était aussi, attribuer beaucoup de pouvoir à la psychologie, à la parole, voir à la confession salvatrice.
Je me laissais, malgré moi, entraîner dans une situation névrotique dont il serait une fois de plus difficile de sortir, malgré ces mêmes réunions de régulation.

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L’urgence ça n’existe pas
Nous avons commencé à avoir des demandes d'usagers de drogue qui voulaient une réponse immédiate et nous n'y avons jamais répondu.Ils se présentaient dans l’urgence, car lorsqu’ils décidaient une fois de plus d’essayer d’arrêter l’héroïne, pour éviter la crise de manque et ces souffrances insupportables, ils essayaient d’obtenir un accès aux soins rapide.
Or, un des aspects théoriques du soin, tel que le concevait l'ensemble des soignants en toxicomanie, consistait dans le refus de toute réponse immédiate dite « dans l'urgence ». Ceux-là considéraient que, pour entrer dans un processus de soin, il fallait se présenter avec une décision mûrement réfléchie et posée. Notre équipe avait suivi ces recommandations.
Ainsi pour accéder au centre de soin, il fallait prendre rendez-vous, et rencontrer successivement, à une semaine d'intervalle, trois membres de l’équipe, qui représentaient chacun un aspect de la prise en charge, qui se voulait médicale, sociale et psychologique.
Trois semaines après les premiers contacts, la prescription de méthadone pouvait commencer. L'usager dépendant de l'héroïne devait donc continuer ses journées de vol, de deal ou de prostitution, venir à un rendez-vous, recommencer ses journées ; entre-temps, éventuellement se faire arrêter à cause d'une de ses nombreuses pratiques illégales, rater le rendez-vous suivant, se décourager, revenir plus tard dans l'urgence. C'était un parcours « du combattant » que l'on imposait à des personnes épuisées par l'usage d'une drogue.
« Drogue » qui était interdite car elle amenait l'individu à une sorte de déchéance de l'âme et annihilait toute volonté.
Un zeste de cohérence
D'après les motifs mêmes de la prohibition de l'usage de drogues, tout professionnel aurait dû savoir qu'un usager d'héroïne allait présenter , comme déficits, une absence de volonté, des tendances suicidaires, une déchéance de l'âme etc. etc.. Cependant, dans le même temps, on lui demandait, pour entrer dans le système de soin, d'avoir une volonté « d'enfer », que cette volonté soit durable et qu'il soit assez peu dépendant de l'héroïne, pour pouvoir être à l'heure consécutivement à plusieurs rendez-vous.



Angélique
J'ai eu, un jour, l'appel d'un professionnel qui me dressa le tableau d'une jeune fille de 18 ans qui étaient dépendante de l’héroïne, qui vivait dans la rue et qui était en grande difficulté. À tel point que cette personne ne savait pas si sa protégée pourrait venir à des rendez-vous et même, si elle vivrait encore quelques jours. Je lui proposais de l’inviter à venir quand elle voudrait, que je la recevrai à n'importe quel moment. La jeune fille apparue au centre de soin quelques jours plus tard. De l'entretien que j'ai eu avec elle, il ressortait qu'elle avait été abandonnée très tôt dans un foyer de l'enfance. Vers ses dix ans, des aînés de ce foyer l'avaient rendue dépendante à l'héroïne et l'avait obligée à se prostituer. Elle était séropositive, porteuse de l'hépatite C. Son état de santé paraissait alarmant. J'ai essayé d'obtenir que les deux médecins la rencontrent. Sous les prétextes habituels qui étaient ; la règle établie, le surcroît de travail, l'impossibilité de la faire passer entre deux rendez-vous ; ils refusèrent. Cette jeune fille était mignonne comme tout, blonde, les yeux bleus, mince, enfin trop jolie, pour qu'on cède à cette demande dans l’urgence, qui ne pouvait être qu'un caprice (ici aussi il s'agit de représentation : que peut-être une jolie jeune fille blonde aux yeux bleus, sinon, déjà, une petite garce capricieuse). Elle fut victime de son physique. Elle revînt quinze jours plus tard et ce fut le même scénario. Enfin, du temps où j'étais dans cette équipe, elle n'a pas pu accéder à un soin.
Qu’il est difficile , pour toute une génération de professionnels , de changer de points de vue au sujet de l'héroïne , quand ce changement demande une remise en cause profonde des théories personnelles qui les ont portés pendant bien des années. C'est pourtant ce même effort qu'attendaient les soignants, de la part des toxicomanes.
Nous vivions ces contradictions de bien des façons.

Cohérence toujours
Une autre petite histoire a été le recrutement d’un ex-toxicomane, comme agent d’accueil. Le centre de soins possédait une grande salle d'accueil. Les usagers pouvaient y arriver librement, s'asseoir un moment, boire un café, se décontracter, échanger avec les autres usagers. Après plusieurs semaines de fonctionnement, cette salle d'accueil était devenue un lieu où les usagers parlaient entre eux de leurs difficultés, mais aussi des lieux où ils pouvaient trouver de l'héroïne, du shit.Quelques semaines de plus et nous deviendrions le meilleur lieu de deal de la région. Nous avons alors évoqué la possibilité d'embaucher un ex toxicomane pour nous aider à gérer cette salle d'accueil. J'étais plutôt favorable à ce choix, mais mon expérience précédente m'avait appris que ce ne serait pas simple. J'avais notamment signalé au directeur que la principale difficulté pour cet ex-usager de drogues, sera la proximité avec d'autres usagers et donc avec le deal et tous les produits. Car cette proximité réactivera sans doute le désir de produits. L'avantage que le directeur trouvait à la présence d'un ex usagers de drogues dans cette salle d'accueil, résidait dans la capacité que cette personne aurait à repérer chez les usagers des pratiques interdites au centre(notamment le deal). Un ex-usager fut recruté. Son adaptation se fit dans de bonnes conditions. Mais, il arriva qu'un jour, il se serve de la pharmacie pour prendre des médicaments destinés à la substitution. Cet usager fut licencié. J'ai trouvé cela assez déplorable car à mon sens on ne pouvait pas demander un ex-toxicomane d'être au contact de tous ces produits et de ne jamais faire « un faux pas ». D'autant plus que la principale raison pour laquelle il était embauché, c'était qu'il avait été toxicomane.
Mais ce directeur n'était pas à une contradiction près, car en effet j'appris par la suite qu'il avait utilisé des usagers pour se fournir en shit et en cocaïne. Une fois de plus la réalité venait se cogner durement contre la loi. Une loi qui ne s'applique pas à tous de la même façon et dont les effets dépendent beaucoup de la position occupée, n’est-ce pas ?

 


Paul
J’ai envie maintenant de vous parler d’un des usagers dont l'histoire m'a le plus ému. À sa première visite il me raconta brièvement son histoire. Ses parents avaient longtemps vécu en Amérique du Sud ; né en France il avait fait un début d'apprentissage dans la bijouterie à Paris. Là, il avait côtoyé des gens d'un milieu aisé. Il a très vite goûté à la cocaïne. Pour amortir « la déprime » qui suit la prise de cocaïne, il a été amené comme beaucoup d'usagers à utiliser l'héroïne. Il s'est ainsi laissé entraîné petit à petit vers la délinquance. Il a braqué des banques, voyagé dans plusieurs pays d'Extrême-Orient pour ramener de la cocaïne et de l'héroïne. Il a passé près de quinze ans de sa vie en prison. Au moment où nous l’avons connu, il était en phase maladie du sida, et porteur de l'hépatite C. Il ne s’était jamais fait soigner. Il était très faible physiquement. Les débuts sous méthadone lui permirent en quelque sorte de reprendre son souffle. Il venait volontiers aux entretiens que je lui proposais. C'est ainsi qu'il me raconta comment il avait perdu son père.
Il avait alors dix ans et son père avait une maladie pulmonaire. Un jour, le médecin lui avait dit à peu près ceci : « si ton père souffre trop, il faudra que tu lui fasses une incision sur le côté du ventre ». Un jour qu'il était seul avec son père et que celui-ci souffrait le martyre, Paul décida, après bien des hésitations de tenter l’incision conseillée par le médecin. Son père mourut ce jour là. En rentrant sa mère s'écria « mon Dieu qu'a tu fais ». Ensuite ce fut le silence. Jamais ils ne parlèrent de ce qui s'était passé. Paul était resté, toute son enfance, avec ce poids sur la conscience : « j'ai tué mon père ». En écoutant Paul me raconter son histoire, j'avais l'impression d'entrer avec lui dans le cauchemar qu'il avait vécu. Ainsi que je vous l'ai confié dès les premières lignes, j'ai eu à souffrir, dans mon enfance, de blessures qui n'étaient pas graves. Mais l'événement que Paul racontait me paraissait être une horreur à supporter. D'ailleurs, les entretiens qui suivirent, confirmèrent cette impression. Ce sentiment d'avoir tué son père l'avait poursuivi toute sa vie. Son passé dans le grand banditisme aurait pu faire de lui quelqu'un de très sûr, d'hautain, de vulgaire, alors que, dans les contacts du quotidien, il était toujours très attentionné et ne se faisait jamais passer en premier. Pendant plusieurs mois, après son admission en appartement thérapeutique, je traversais tout Marseille pour aller le voir une fois par semaine. À chaque visite, c'est lui qui se souciait « du temps que je perdais dans les embouteillages » et de ma fatigue, alors que son état de santé se dégradait et devenait inquiétant. Son admission dans ces appartements thérapeutiques avait été un grand pas. À part ces séjours en prison, il avait toujours vécu seul avec sa mère qui était handicapée.
Il fallut qu'elle rentre en maison de retraite, pour que Paul, qui était de plus en plus affaibli par la maladie, accepte qu'on s'occupe un peu de lui. Il n'avait jamais parlé de ses émotions et je crois qu'il a été très heureux, soulagé, de commencer à le faire.

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Raconter ces histoires ?
C’est pour moi une sorte de devoir de mémoire envers tous ces usagers de drogue décédés dans l'indifférence. En même temps ,c'est peut-être le moyen de vous faire partager, au plus près, une expérience chargée d'émotion et la construction d'une pensée qui a tenté de se libérer, au fil des jours , des représentation, des idées toutes faites, des pressions d'un environnement hostile.

 

Vers une conclusion

Deux zestes de cohérence
Je ne suis toujours pas sûr de bien savoir ce qu'est la toxicomanie à l'héroïne. Pourtant il me semble qu'il y a, à peu près, deux points de vue possibles :
-- Soit l'héroïne est réellement un produit dangereux qui détruit l'âme, et anéantit toute volonté ; et dans ce cas les usagers qui en sont victimes doivent être accueillis en tenant compte de ces dégâts ; ce qui implique qu'il faudrait d'abord leur donner un produit de substitution et ensuite les aider à renforcer leur volonté et à dépasser cette sorte de névrose d’échec, dans laquelle les ont fait plonger, ces longues années où l'héroïne a pu faire sur eux son travail de dégradation.
-- Soit l’héroïne, qui a tout d'abord été un médicament de la toux, est un produit, qui, même après des années d'utilisation, laisse à ses usagers une volonté intacte sans aucune conséquence grave sur l'âme et la santé ; ils peuvent alors, effectivement, solliciter un soin avec toute la patience et la ténacité nécessaire. Mais, dans ce cas, on peut se demander pourquoi elle est interdite.
J'ai envie de m'amuser à dire, qu'en accord avec les philosophies hindouistes ou bouddhistes, une sorte de vérité pourrait « être » entre ces deux propositions (la voix du milieu ?).
L'héroïne a été utilisée parfois pendant plus de dix ans par certains toxicomanes. L'état dans lequel ils sont arrivés pour la première fois au centre de soin ne prouve en rien la dangerosité du produit. La plupart des usagers de drogues présentaient des problèmes de santé liés au V. I. H., aux carences alimentaires, à d'autres produits utilisés et qui pouvait avoir abîmé leur foie ou d'autres organes. Je pense ici à tous les médicaments psycho actifs notamment prescrits par les psychiatres, et les codéinés qui ont pendant longtemps constitué l'essentiel de la substitution sauvage à laquelle pouvait avoir accès les usagers de drogues.
L'autre argument le plus utilisé contre l'usage d'héroïne est le risque de mort par surdosage. Autrement dit, la fameuse overdose. Une analyse précise des rapports de police concernant les overdoses pourrait nous indiquer qu'en fait il s'agit le plus souvent d'accidents d'injection dus aux impuretés et à d'autres toxiques mélangés à l'héroïne. Parfois le surdosage est consécutif à un séjour en prison. Il survient au moment de la sortie de l'usager de drogues. Celui-ci utilise alors le dosage auquel il était habitué avant l'entrée en prison. Il peut être alors victime d'une overdose due au sevrage, même relatif, qu'il a vécu pendant le temps de son incarcération. Parfois encore, il s'agit de tentative de suicide réussie.

L'ensemble de la population, et plus particulièrement encore les soignants en toxicomanie, ont eu longtemps à l'esprit, que ce qui caractérise le plus les toxicomanes, c'est leurs tendances suicidaires. Pourtant on a pu prouver, ces dernières années, avec les programmes de réduction des risques, que les usagers de drogues prenaient en compte leur santé. Ces programmes ont été tellement bien accueillis par les usagers qu'on ne peut pas continuer à mettre sans cesse en avant ces soi-disant tendances suicidaires de l'usager de drogues.
L'expérience que j'ai vécue auprès d'eux, me porte à croire que c'est la législation prohibitive, et les conséquences qu'elle a sur le mode de vie des toxicomanes, qui les conduit au désir de suicide.
Ainsi se pose la question :

Pourquoi interdire l'héroïne ?

Il faut, pour tenter de répondre à cette question, tenir compte de la pratique de la substitution sauvage. En effet tous les usagers de drogues, à un certain moment donné de leur vie, ont été amenés à consommer un certain nombre de médicaments pour faire face au manque d'héroïne. Cela pouvait être des périodes où l'héroïne leur était inaccessible par manque d'argent. Cela pouvait faire partie aussi des nombreux moments où ils ont essayé de se sevrer de l'héroïne. Dans ces moments-là, ils utilisaient tout médicament qui pouvait contenir un opiacé ou encore tout autre médicament qu'ils avaient essayé et qui pouvaient leur apporter un état satisfaisant. Ce pouvait donc être, des codéinés, des hypnotiques etc.
Selon l'état recherché, certains associaient ces médicaments à l'alcool, au shit. Si la plupart évoquaient volontiers la pratique qu'ils avaient de l'héroïne, il parlait beaucoup plus difficilement des quantités de cachets qu'ils absorbaient.

D’interdictions en détournements
J’ai évoqué plus haut les quantités impressionnantes de cachets qui peuvent être ingérés.J’ai aussi signalé l’exception française qui a consisté dans les années 1995,à mettre sur le marché de la substitution,un médicament utilisé nulle part ailleurs dans ce but. Il s’agit du Subutex.Comme la méthadone,c’est un produit qui permet aux toxicomanes de se passer de l’héroïne.Mais ,alors que la méthadone est délivrée sous une forme liquide impossible à injecter,le Subutex est lui,délivré sous forme de cachets que les usagers peuvent diluer et s’injecter.Ils parviennent ainsi à obtenir un effet qui les intéresse.Quand ce produit a été mis sur le marché,la possibilité qu’il soit utilisé en injection a été un soucis de plus.En effet,il était évident que ce médicament serait détourné de son usage.Nous savions qu’il serait utilisé en voie injectable.Mais les décideurs n’ont pas demandé leur avis aux intervenants qui étaient sur le terrain. Aujourd’hui on constate que ce médicament est devenu pour les toxicomanes, un produit de plus.Il est injecté, revendu au marché noir, comme l’a été la méthadone au début de sa mise sur le marché.Le Subutex est même pour certains le premier produit utilisé en début de toxicomanie.Autrement dit, il est une porte d’entrée dans la toxicomanie. Quand on sait que ce qui intéresse le plus cette population, ce sont les produits proches de l’opium, on peut dire que cette évolution était prévisible.Je persiste à croire qu’aucun médicament ou produit ne peut-être considéré à lui seul comme une porte d’entrée dans la toxicomanie.
L'existence de la substitution sauvage, des détournements de médicaments, devrait nous obliger à accepter l'idée que les toxicomanes ont besoin d'un produit. Certains usagers de drogues préféreront dire qu'ils ont choisi de vivre avec des produits. Ou encore que ces produits sont une béquille pour vivre mieux qu'ils ne pourraient sans cela.
La porte d’entrée dans la toxicomanie, c’est sûrement une sorte de souffrance.
Ce qui est aussi en jeu, c’est la liberté de se soigner seul, de décider seul de ce qui est bon pour soit.Cet aspect vient en confrontation spectaculaire avec la volonté du corps médical d’avoir un pouvoir quasi-total sur les produits à usage « thérapeutique ». De ce point de vue la pratique des usagers de drogue peut-être considérée comme une lutte pour la liberté.
Avez vous pensé ; « contradiction de plus ! » ?
Pour les professionnels du soin aux toxicomanes, la toxicomanie pose essentiellement le problème de ce besoin de produits. Pourtant, ayant eu quelques lectures sur les pratiques des civilisations anciennes, il me semble qu'on peut dire, que de tout temps, les hommes ont utilisé des produits, voir des toxiques à d'autres fins que la satisfaction des besoins alimentaires. En effet chez les druides le chanvre européen était utilisé lors de certaines festivités. les Indiens du Nord et du sud de l'Amérique, les hindous, les Africains ont eux aussi eu des pratiques du même genre,utilisant le chanvre indien,le pavot,les champignons,etc.….. Certains ethnologues ont bien décrit comment l'ingestion de toxiques était utilisée en Afrique pour approcher les états comateux ou autrement dits ces états proches de la mort. D'ailleurs ces pratiques étaient presque toujours reliées à des recherches de nature mystique.

 

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Toutes ces contradictions montrent les faiblesses de notre
Démocratie médiatique imbécile
La question de la prohibition des drogues n’est plus mise à l’ordre du jour depuis très longtemps, car les hommes politiques ne veulent pas aborder un sujet sur lequel il semble qu’il y ait un consensus de la population.Je crois effectivement, qu’actuellement la grande majorité des citoyens sont favorables à la prohibition des drogues.Cette majorité est laissée dans l'ignorance par des médias qui diffusent une information parcellaire, mensongère. Bien souvent les médias se contentent de dire ce que les gens ont envie d'entendre. Ainsi, elles n’assument pas leur rôle, qui, dans une démocratie, est d'apporter une information objective à laquelle nos activités quotidiennes ne nous donnent pas accès naturellement.Est-ce malgré elles ? Ces médias sont inféodées à des groupes de pressions, et à une pensée populaire qui s'exprime plus sur le mode de l'hystérie que de la raison.
Dernièrement encore, je regardais un documentaire de Bernard de la Villardière au cours duquel il présentait la réinsertion miracle d'un jeune toxicomane. Ainsi que l'a montré ce monsieur, il est fort probable qu'un jeune adulte, à peine sorti de l'adolescence et toxicomane depuis quelques mois, puisse sortir très vite d'une erreur de direction.
Il est plutôt intéressant de donner espoir à ces jeunes qui cherchent à sortir d'une impasse dans laquelle ils se sont retrouvés par hasard.
Par contre il y a quelque chose de dramatique dans ce genre de documentaire. Il est certain que cela va faire croire aux spectateurs, que sortir de la toxicomanie est une simple affaire de volonté. Ce genre de croyances alimente les représentations négatives que j'ai évoquées, et porte une atteinte grave aux toxicomanes. Pour que l'information transmise par un documentaire de ce genre ne soit pas déformée ou mal interprétée, il aurait fallu préciser la différence qu'il y a, entre l'exemple montré et des toxicomanes qui ont passé dix années en s'injectant de l'héroïne et pour qui il est impossible de sortir de cette pratique comme par enchantement. Pour ma part, en cinq ans de travail, je n'ai pas vu de toxicomane qui ait arrêté complètement l'usage de toute drogue. Mais ce monsieur de la Villardière est payé pour faire des reportages à sensation. Il sait très bien que ce qu'il montre n'est pas la réalité. Ce monsieur est un dangereux imbécile qui fait du tort à la société tout entière.
Il faut savoir qu'être toxicomane cela fait souffrir beaucoup de personnes autour de soi. Il y a eu des parents qui, ne sachant plus quoi faire, ont tué leurs propres enfants. Il y en a d'autres qui sont allés leur acheter de l'héroïne. Avec ce genre de reportage on corrobore, auprès des parents, plusieurs idées. Tout d'abord les toxicomanes doivent arrêter, ensuite ils le peuvent, enfin que c'est relativement facile. Avec des idées aussi simplistes, que peut-il arriver dans une famille, sinon une confrontation violente.
En alimentant des représentations aussi fausses, on augmente l'incompréhension. Mais les médias n'ont pas ce genre de souci éthique.


Un soupçon d’histoire
Pour essayer de comprendre comment notre société a justifié la prohibition, j’ai recherché des textes évoquant les racines plus anciennes de cette histoire. C'est ainsi, que j'ai trouvé récemment un texte qui porte le titre « les guerres de l'opium dans la Chine du XIXe siècle » de Gérald Béroud.
Ce texte qui relate un aspect particulier de l'histoire de la Chine, fait remonter à l'année 659 les premières mentions, concernant le pavot, qui furent faites dans la « nouvelle pharmacopée » de (Xinxiu bencao). D'après différents textes d'origine chinoise, le pavot était connu pour son application aux problèmes intestinaux. Tous les auteurs faisaient référence à son usage médical. Au XVe siècle un gouverneur d'une contrée chinoise mentionne la possibilité de façonner la vie quotidienne et la manière de préparer ce narcotique. Trois « drogues » étaient utilisées à cette époque en Chine : le thé, le tabac et l'opium (dérivé du pavot). En 1644, le tabac fut le premier à être interdit au nom des principes de Confucius. C'est à cette époque semble-t-il que les Chinois commencèrent à fumer l'opium. En 1729 la cour impériale prononça son premier édit prohibant le trafic. Les Anglais succédèrent aux Portugais dans la commercialisation de l'opium et ce, malgré l'interdiction. En 1780, un édit impérial réaffirma l'interdiction de la vente en y ajoutant que la consommation de l'opium était elle aussi prohibée. Malgré la prohibition mise en place , l'historien auteurs de ce texte rapporte que le trafic de l'opium passa de 200 caisses de 65 kilos en 1762 à 40 000 caisses en 1839. À cette époque le commerce de l'opium permettait à l'Angleterre de rééquilibrer sa balance commerciale avec la Chine. Pendant les années qui suivirent, à plusieurs reprises, certains dirigeants chinois exprimèrent l'idée qu'il fallait légaliser l'opium. Déjà en 1836, un juge de canton, tout en reconnaissant les effets pernicieux de la consommation, affirmaient que la prohibition comportait trop de conséquences néfastes et que la punition demeurait inopérante. Il proposait de légaliser l'opium et la classer dans l'arsenal pharmacologique. En Angleterre on disait ne pouvoir renoncer à un commerce aussi profitable.
De même que la Chine du XIXe siècle, celle du XXe siècle semble avoir échoué dans sa politique prohibitionniste, au moins autant, en tout cas, que l'Europe et les États-Unis d'Amérique. En effet, Pour 1995, la National Narcotics Control Commission en Chine avance le chiffre de 520'000 consommateurs de drogues, chiffre qui fut nettement supérieur les années suivantes.
Ces dernières années, des textes ont été écrits, décrivant notamment les conséquences économiques de la prohibition des drogues sur le plan international. À l'instar de la prohibition de l'alcool, qui avait été mis en place au début du siècle dernier aux États-Unis, la prohibition internationale des drogues a suscité des phénomènes de profits illicites, de corruption. On peut apprendre que les bénéfices des trafics de drogue sont globalement supérieurs au budget de certains états. Le plus navrant, c'est que ces budgets ont servi à la mise en place de nombreuses dictatures notamment en Amérique du Sud.
Je suis tenté de dire que d'une certaine façon la prohibition issue d'un sentiment humaniste, mise en place dans le cadre de nos démocraties occidentales, débouche sur le développement de dictatures qui représentent une déchéance de l'humanité.

 

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En guise de conclusion,

De tout ce que j'ai pu voir, lire, ou entendre,
Il ressort, ceci :
-- la prohibition des drogues n'a pas empêché le commerce illicite de se développer
-- l'illégalité de ce commerce a eu pour conséquence une augmentation phénoménale du prix de ces drogues.
-- l'illégalité de ce commerce a conduit à la mise sur le marché de produits non contrôlés qui s'avèrent alors être de dangereux toxiques
-- l'illégalité de l'usage de drogues a conduit les toxicomanes :
- à vivre dans l'exclusion
- à vivre dans la délinquance
- à perdre leur situation sociale
- à être victime des épidémies les plus graves
-- la loi française de 1970 consacrant l'interdiction de l'usage et du commerce de drogue a été suivie d'une augmentation exponentielle du nombre d'usagers de drogue.
-- les conséquences de cette illégalité ont conduit à l'émergence de représentations inhumaine sur des individus.
-- La preuve est faite qu’on ne peut empêcher l’existence,la production de drogues,ni leur consommation, mais la preuve a été faite avec de nombreux autres produits comme l’alcool,qu’il est possible d’en maîtriser mieux la consommation et la qualité.

-- actuellement la prohibition des drogues est un danger pour la démocratie dans le monde et pour la santé de milliers de personnes.
-- la plupart des adolescents qui utilisent des drogues peuvent arrêter facilement s'ils sont correctement pris en charge et s’ils ne souffrent pas de traumatisme psychologique trop grave.
-- la plupart des personnes qui ont utilisé un jour une drogue n'ont pas continué.
-- les toxicomanes qui ont utilisé notamment l'héroïne ou d'autres drogues pendant plusieurs années auront beaucoup de mal arrêter.
-- ils auront d'autant plus de mal s'ils sont complètement désocialisés.

-- je ne recommanderais à personne de consommer l'héroïne issue du marché illicite car il s'agit souvent de produits mélangés à des toxiques qui peuvent être dangereux.
-- en l'état actuel de la législation je ne recommanderais à personne d'utiliser l'héroïne quelle que soit sa provenance, car à moins d'être très riche cela entraînerait cette personne vers la délinquance et l'exclusion.
-- Je souhaite que la prohibition des drogues soit levée,pour qu’aucun de nos enfants ne puisse être pris dans ce piège ,caricatural d’une société ultra libérale et perverse,qui consiste à laisser exister des produits et à les interdire dans le même temps.
-- à un toxicomane qui ne peut se passer de l'héroïne, je dirais que je préférerais lui en donner plutôt que le voir se suicider, ou souffrir toute sa vie.

Je conseille la lecture de ce texte d’Antonin Artaud daté de 1927, qui montre, qu’il y a près d’un siècle, le sujet avait déjà fait l’objet d’une fine analyse.


LETTRE
A MONSIEUR LE LEGISLATEUR
DE LA LOI SUR LES STUPÉFIANTS

Monsieur le législateur,
Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con.
Ta loi ne sert qu'à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l'étiage toxicomanique de la nation
parce que :
1° Le nombre des toxicomanes qui s'approvisionnent chez le pharmacien est infime;
2° Les vrais toxicomanes ne s'approvisionnent pas chez le pharmacien ;
3° Les toxicomanes qui s'approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades ;
4° Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux;
5° Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés ;
6° Il y aura toujours des fraudeurs;
7° Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion;
8° Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu'on leur foute la paix.
C'est avant tout une question de conscience.
La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l'inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes ; c’est une prétention singulière de la médecine moderne que
de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun.Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d'action contre ce fait de conscience: à savoir, que, plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale qu'il peut honnêtement supporter.
Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m'enlèvera jamais, c'est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique *. Et si j'ai perdu ma lucidité, la médecine n'a qu'une chose à faire, c'est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l'usage de cette lucidité.
Messieurs les dictateurs de l'école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés: il y a une chose que vous devriez mieux mesurer; c'est que l'opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l'avoir perdue.
Il y a un mal contre lequel l'opium est souverain et ce mal s'appelle l'Angoisse, dans sa forme mentale, médicale, physiologique, logique ou pharmaceutique,comme vous voudrez.
L'Angoisse qui fait les fous.
L'Angoisse qui fait les suicidés.
L'Angoisse qui fait les damnés.
L'Angoisse que la médecine ne connaît pas.
L'Angoisse que votre docteur n'entend pas.
L'Angoisse qui lèse la vie.
L'Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.
Par votre 1oi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n'ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en mal-façon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit de disposer de mon angoisse, d'une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l'enfer.
Tremblements du corps ou de l'âme, il n'existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde
d'arriver à une évaluation de ma douleur plus précise, que celle, foudroyante, de mon esprit !
Toute la science hasardeuse des hommes n'est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis
avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.
Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n'est pas par amour des hommes que tu délires, c'est par tradition d'imbécillité. Ton ignorance de ce que c'est qu'un homme n'a d'égale que ta sottise à le limiter.Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi.


Note : ma vie physique *
Je sais assez qu'il existe des troubles graves de la personnalité, et qui peuvent même aller pour la conscience jusqu'à la perte de son individualité : la conscience demeure intacte mais ne se reconnaît plus comme s'appartenant (et ne se reconnaît plus à aucun degré).
Il y a des troubles moins graves, ou pour mieux dire moins essentiels, mais beaucoup plus douloureux et plus importants pour la personne, et en quelque sorte plus ruineux pour la vitalité, c’est quand la conscience s'approprie, reconnaît vraiment comme lui appartenant toute une série de phénomènes de dislocation et de dissolution de ses forces au milieu desquels sa matérialité se détruit.
Et c'est à ceux-là même que je fais allusion.
Mais il s'agit justement de savoir si la vie n'est pas plus atteinte par une décorporisation de la pensée avec conservation d'une parcelle de conscience, que par la projection de cette conscience dans un indéfinissable ailleurs avec une stricte conservation de la pensée. Il ne s'agit pas cependant que cette pensée joue à faux, qu’elle déraisonne, il s'agit qu'elle se produise, qu'elle jette des feux, mêmes fous. II s'agit qu'elle existe. Et je prétends, moi, entre autres, que je n'ai pas de pensée.
Mais ceci fait rire mes amis.
Et cependant !
Car je n'appelle pas avoir de la pensée, moi, voir juste et je dirai même penser juste, avoir de la pensée, pour moi, c'est maintenir sa pensée, être en état de se la manifester à soi-même et qu'elle puisse répondre à toutes les circonstances du sentiment et de la vie. Mais principalement se répondre à soi.
Car ici se place cet indéfinissable et trouble phénomène que je désespère de faire entendre à personne et plus particulièrement à mes amis (ou mieux encore, à mes ennemis, ceux qui me prennent pour l'ombre que je me sens si bien être; -et ils ne pensent pas si bien dire, eux, ombres deux fois, à cause d'eux et à cause de moi).
Mes amis, je ne les ai jamais vus comme moi, la langue pendante, et l'esprit horriblement en arrêt.
Oui, ma pensée se connaît et elle désespère maintenant de s'atteindre. Elle se connaît, je veux dire qu'elle se soupçonne; et en tout cas elle ne se sent plus. -Je parle de la vie physique, de la vie substantielle de la pensée (et c'est ici d'ailleurs que je rejoins mon sujet), je parle de ce minimum de vie pensante et à l'état brut, -non arrivée jusqu'à la parole, mais capable au besoin d'y arriver, -et sans lequel l'âme ne peut plus vivre, et la vie est comme si elle n'était plus. -Ceux qui se plaignent des insuffisances de la pensée humaine et de leur propre impuissance à se satisfaire de ce qu'ils appellent leur pensée, confondent et mettent sur le même plan erroné des états parfaitement différenciés de la pensée et de la forme, dont le plus bas n'est plus que parole tandis que le plus haut est encore esprit.
Si j'avais moi ce que je sais qui est ma pensée, j'eusse peut-être écrit l'Ombilic des Limbes, mais je l'eusse écrit d'une tout autre façon. On me dit que je pense parce que je n'ai pas cessé tout à fait de penser et parce que, malgré tout, mon esprit se maintient à un certain niveau et donne de temps en temps des preuves de son existence, dont on ne veut pas reconnaître qu'elles sont faibles et qu'elles manquent d'intérêt. Mais penser c'est pour moi autre chose que n'être pas tout à fait mort, c'est se rejoindre à tous les instants, c'est ne cesser à aucun moment de se sentir dans son être interne, dans la masse informulée de sa vie,dans la substance de sa réalité, c'est ne pas sentir en soi de trou capital, d'absence vitale, c'est sentir toujours sa pensée égale à sa pensée, quelles que soient par ailleurs les insuffisances de la forme qu'on est capable de lui donner. Mais ma pensée à moi, en même temps qu'elle pèche par faiblesse, pèche aussi par quantité. Je pense toujours à un taux inférieur.
Ici se termine le texte d’antonin Artaud

 

 

Bibliographie
1 - L’héroïne- D. Richard, J. L. Senon, M. Hautefeuille, F. Facy
2 - Les mensonges qui tuent les toxicomanes - Annie Minot
3 - Les décès liés à l’usage des drogues à Paris -IREP, 06-1994, R.Ingold, M .Toussirt, K. Khaldi, T .Plisson
4 - L’ombilic des limbes – A.Artaud
5 -Les guerres de l'opium dans la Chine du XIX e siècle- Gérald Béroud

TEMOIGNAGES de Luc Marchal

 

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